La Soufrière de Saint Vincent (mai 1979)  


Nous voudrions remonter assez haut dans la vallée de Larikai mais il nous apparaît clairement que c'est impossible dans la journée en plus d'un aller-retour à pied. Le lendemain, nous essayons de négocier avec des pêcheurs pour qu'ils nous emmènent en bateau. Mais, voulant profiter de la situation, ils nous demandent un prix trop énorme. Déçus, nous repartons à pied, pensant revivre une nouvelle galère. Quand plus loin nous apercevons de petites barques et leurs occupants en train de poser des filets. Nous leur faisons signe et essayons de leur expliquer notre souhait. L'un d'entre eux accepte de nous prendre à bord. Nous montons dans sa « coque de noix », un à l'avant, l'autre à l'arrière, en répartissant nos deux sacs à dos pour équilibrer l'embarcation. Notre pilote tient les deux avirons. Il m'explique par signe comment écoper avec une demi noix de coco vidée, car la barque fuit. Nous devons franchir une petite pointe avec quelques récifs, battue par les vagues. Nous admirons les fonds marins à travers plusieurs mètres de mer fabuleusement limpide. Lentement mais sûrement, au rythme des coups de rame, nous approchons du but. Nous remettons à notre sauveur, la moitié du prix convenu et raisonnable. Et nous lui faisons promettre de revenir nous chercher à quatre heures de l'après-midi mais a-t-il bien compris ? Maintenant les dés sont jetés. Il faut remonter Larikai River. Nous imprimons nos traces de pas sur la cendre de ce sol vierge. Nous voyons les troncs d'arbres arrachés par les nuées, qui gisent pêle-mêle.
Les dépôts, constitués d'une matrice cendreuse fine emballant des blocs pluridécimétriques (on dit que la granulométrie est hétérogène) sont encore brûlants. Un spectacle de désolation. Au début nous ressentons de l'appréhension : et si une nouvelle nuée surgissait ? Ce serait fini pour nous. Puis, rapidement, pris par nos observations et nos prélèvements, nous n'y pensons plus.Quand nous redescendons jusqu'à l'embouchure, nous apercevons déjà notre petit bateau qui arrive du large. Puis nous distinguons le visage de notre complice et le grand sourire qui l'illumine sous son bonnet de laine. Il accepte de nous emmener encore plus loin jusqu'à « Trois Loups Bay », le bout du monde !
Avec Katia, nous programmons une montée au sommet du volcan, qui culmine à 1 220 mètres, en espérant que la série de nuées ardentes est maintenant terminée. Nous sommes le 7 mai, précisément le jour de l'anniversaire de l'éruption de 1902.
Nous partons par l'Est, en remontant la vallée de Rabacca River. Des arbres sont cassés net à un mètre du sol, au niveau où les nuées ardentes avaient une force maximale. Tout en grimpant, j'essaye d'estimer certains paramètres éruptifs. Les cendres ont recouvert l'ensemble du massif. Avec un mètre de couturière, j'en mesure l'épaisseur en différents points. Ceci permettra de tracer ensuite les isopaques, lignes d'égales épaisseur, formant idéalement des cercles concentriques autour du cratère mais le plus souvent des ellipses à cause de la dispersion par les vents dominants. L'épaisseur moyenne des retombées augmente de 5 cm près de la côte à 30 - 40 cm près du cratère. Les dépôts de nuées ardentes, canalisés par les vallées, atteignent par contre, plusieurs mètres d'épaisseur. à 1,5 km du cratère, une bombe de 50 cm de diamètre, gît encore au centre de son cratère d'impact de 2 m de diamètre et de 50 cm de profondeur. L'application de formules théoriques balistiques permettra d'estimer sa vitesse d'éjection initiale à 180 m par seconde, plus de la moitié de la vitesse du son, et sa vitesse d'impact à 90 m par seconde.

Nous arrivons au bord du cratère actif, béant. Son diamètre atteint 1,6 km, pour une profondeur de 180 m. Surprise ! Un petit dôme de lave visqueuse, tout rond, a surgit en son centre. Son diamètre ne doit pas excéder 150 m pour une hauteur d'une cinquantaine de mètres. Des gaz bleutés, toxiques, essentiellement du dioxyde de soufre, s'en dégagent, alors que des fumerolles blanches de vapeur d'eau s'échappent de fissures rayonnantes tout autour. L'ancien lac, vaporisé lors de l'éruption, se réduit à une mare d'eau sale en forme de croissant.


Extraits de "Vocation volcanologue" : La Soufrière de Saint Vincent ; Le Kawah Ijen

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