TAAL  
(Philippines) (1997)



Au Sud de Manille, la capitale des Philippines, existe un superbe volcan très facile d’accès : le Taal. Il forme une île basse qui s’étale sur les eaux calmes d’un lac d’une dizaine de kilomètres de diamètre lui-même niché au sein d’un gigantesque cratère effondré bordé de falaises verticales : une caldeira. J’ai découvert ce joyau lors d’un voyage en Asie du sud-est. Nous nous en sommes approchés de nuit, bivouaquant dans un centre de villégiature aménagé sur les bords même du grand cratère nourricier. Au petit matin, la surprise est totale. 
Un pâle soleil s’élève entre les cocotiers. L’air est frais lorsque je pars explorer notre petit domaine. Rapidement, j’arrive sur les bords d’une falaise boisée et découvre en contrebas le vaste lac brumeux. Au centre, l’île volcanique aux contours irréguliers semble flotter sur des écharpes de brume. Parmi les reliefs qui l’encombrent, le cratère actif du volcan se cache, invisible. Près du rivage, un gros cône bien formé, percé d’un cratère, permet au néophyte de reconnaître sans conteste la nature du paysage. Le panorama depuis le belvédère est grandiose.
Une route permet de descendre sur les berges du lac où il est facile de louer une pirogue. Et nous voilà partis pour une vite approfondie de l’île. Sur ses rivages s’égrainent quelques petits villages de huttes qui totalisent quand même près de 5000 habitants, une population solidement enracinée là depuis des siècles et qu’il faut évacuer chaque fois que le volcan se montre par trop menaçant. L’île est en fait constituée d’une multitude de petits cônes ou cratères découpés à l’emporte pièce. Ils témoignent chacun d’explosions sûrement phréatiques qui ont labouré ses pentes et jalonné l’histoire du volcan. Ces éruptions très explosives sont dues aux interactions entre le magma brûlant venus des profondeurs de la planète et l’eau du lac. Nous débarquons au nord de l’île où un petit sentier conduit directement sur les bords du cratère principal. Lorsque nous en approchons, le sol se dénude et la roche fissurée apparaît. Certaines crevasses ont des lèvres teintées de couleurs oranges, rouges ou ocres et l’odeur du soufre pique la gorge : l’enfer n’est sans doute plus très loin.
Niché dans un écrin de verdure, un surprenant lac couleur émeraude occupe le fond du cratère principal. L’eau de pluie qui le constitue est contaminée par les gaz sulfureux venus des profondeurs : ils lui ont donné cette couleur d’acide concentré. Des globules de soufre jaunâtres flottent d’ailleurs en petits bancs à la surface de cette soupe de Satan. Près de la berge, une fumerolle ronfle bruyamment et souffle avec force un puissant panache de vapeurs blanches. Nous voulons examiner de plus près ce gueulard infernal mais, après plusieurs tentatives dans les fourrés épineux, nous constatons qu’aucun chemin ne conduit de ce côté près du lac. Pourtant, une brèche dans le rempart opposé permet d’y accéder, mais pour cela, il faut reprendre la pirogue et atteindre le cratère par un autre sentier.

Et nous avons tenté ce que d’autres avant nous se sont refusés : se baigner dans le lac acide ! La sensation est étrange. La température du bain y est bien chaude, brûlante même à certains endroits. Nous avons l’impression de nager dans un lac d’eau pétillante. Le gaz volcanique qui suinte des profondeurs abonde, si bien que d’innombrables petites bulles nous lèchent la peau. Là-bas, j’aperçois de gros bouillonnements à la surface de l’eau. Aux dires des autochtones, ces bains sont très bénéfiques pour la peau, d’ailleurs notre guide a rempli deux bouteilles pour sa famille. Il est vrai que l’acide est bien dilué.
Le volcan connaît aussi des éruptions plus classiques. La dernière, en 1969, a construit un gros cône de scories et de cendres, et d’abondantes coulées de lave se sont avancées jusque dans le grand lac, agrandissant ainsi la superficie de l’île. Nous voulons accéder à cette terre brûlée par les laves du volcan. La pirogue nous débarque dans une petite crique délimitées par les coulées. La cendre, expulsée par les explosions et dispersée au gré du vent en grandes étendues stériles, a noirci ce paysage jadis verdoyant. Les épaisseurs de sable volcanique sont par endroits considérables. Elles ont émoussé les reliefs qui vallonnaient cette partie sud de l’île avant l’éruption. Plus loin se dresse le cône éruptif, nouveau petit volcan venu se juxtaposer à ceux déjà existants, témoignant d’anciennes éruptions du Taal. Ses pentes, assez raides, sont encore faites de lave brute qu’aucune végétation n’a encore réussi à coloniser. Au sommet, un cratère s’ouvre, profond d’une petite centaine de mètres. Sur le plancher, des blocs effondrés des parois gisent sans vie. Plus aucune fumerolle ne s’échappe de ce cratère aujourd’hui muet et, d’ici quelques années, ayant perdu le visage de la jeunesse, ce nouveau cône rejoindra l’anonymat de ses autres congénères. Ainsi s’édifie le volcan central du Taal. Au cours des millénaires, l’île continuera de s’agrandir et de s’élever à force. Si l’éternité des temps géologiques l’autorise, le Taal pourrait bien combler de ses produits éruptifs toute la caldeira et le grand lac disparaître. La montagne pourrait alors ressembler à ces grands volcans de plusieurs milliers de mètres d’altitude comme il en existe des dizaines à travers les Philippines. A moins qu’un nouvel effondrement ne vienne détruire tout ce que le Taal va édifier au cours des siècles à venir. Ainsi va la vie tourmentée des volcans.  


Extraits de "Aventures au coeur des volcans" : Bromo ; Galunggung ; Kawah Ijen ; Kilimandjaro ; Krakatau ; Lengaï ; Mayon ; Merapi ; Pinatubo ; Semeru ; Taal

Les volcans et le monde du volcanisme : S'informer sur les volcans : "Aventures au coeur des volcans" par Patrick Barois

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