SEMERU  
(Java Indonésie) (1988)


Les superlatifs manquent pour qualifier ce volcan hors du commun d’Indonésie. C'est en effet la plus haute montagne de Java, le volcan le plus difficile d'accès, le plus dur à escalader, le plus majestueux, mais aussi le plus actif. Depuis 1967 en effet, son cratère explose sans relâche plusieurs fois par heure et ne semble pas vouloir se rendormir. Pour l'atteindre, le voyage prend ici des allures d'expédition. Une marche d'approche d'une journée à travers la jungle tropicale est en effet nécessaire, depuis le dernier village de Rano Pani, pour atteindre le camp de base au pied du volcan.
Rano Pani, au petit matin; nous avons passée une nuit ressourçante sur les berges d’un petit lac. Rapidement notre équipe se met en marche et pénètre dans la forêt. Parfois, de belles trouées dans cet enfer végétal permettent d'apercevoir le majestueux cône du Semeru : ses pentes sont raides et parfaitement symétriques, la forêt les recouvre jusqu'aux deux tiers de leur hauteur. Plus haut, c'est le domaine de la cendre. Les retombées volcaniques y sont si abondantes et fréquentes qu'aucun brin d'herbe ne parvient plus à se développer, toute trace de vie a disparu. Alors, sur ce crâne chauve et gris, les eaux de pluie développent toute leur puissance et creusent de longues ravines parallèles. L'explosion nous surprend... Silencieuse, la lourde volute grise chargée de poussières et de blocs s'élève, tel un champignon atomique, à plusieurs centaines de mètres au dessus du sommet. Rapidement, le nuage s'étale en altitude puis se dilue dans l'atmosphère, épuisé. Pendant quelques minutes, notre marche s'est arrêtée pour admirer ces forces de la nature développant toute leur puissance à nos yeux exorbités. Un grand col nous sépare encore du volcan maintenant dissimulé derrière cette montagne surgie de la forêt et devenue soudain géante. C’est en fin de journée que nous atteignons le pied du volcan où s'ouvre une petite clairière, endroit idéal pour un bivouac.
Deux heures du matin. Hors des tentes, une superbe nuit fraîche et étoilée nous attend. Nous nous mettons en marche. Une trace attaque directement la pente, suivant la crête d'une ravine. Elle est très raide et constituée de lapilli instables dans lesquels le pied se noie, ce qui oblige à fournir des efforts supplémentaires. Il y a aussi l'altitude : à 3500 m, sur un terrain aussi difficile, chaque minute d'ascension en nécessite trois fois plus pour permettre au coeur de retrouver un rythme à peu près normal. Progressivement, l'aube éclaire le paysage et la montagne, enfin, dessine sa large cime courbée relativement proche. D'un coup, le soleil inonde de lumière une fine mer de brume qui s'est installée à basse altitude. Enfin le sommet !

Le volcan présente en fait deux unités. Un premier plateau, que nous venons d'atteindre, point culminant de l'édifice à 3 676 m d'altitude et, séparé par un petit vallon, le Semeru proprement dit avec un large cône de scories, tronqué et haut d'une trentaine de mètres. A son sommet s'ouvre le cratère actif. Des rafales de vent violent balayent par moment la cime de la montagne, glaçant l'atmosphère. Soudain, dans un tonnerre assourdissant, le volcan explose. De lourdes volutes grises chargées de poussières s'élèvent en un clin d'oeil à quelques centaines de mètres au dessus de nos têtes tandis que de gros blocs de lave retombent, en un sourd bruit d'impact, sur les flancs du cône, soulevant de grandes giclées de cendre. Un superbe panache moutonnant grimpe ainsi jusqu'à 1000 m de hauteur. Il enfle à vue d'oeil. Dans le même temps, une bataille semble faire rage à l'intérieur du cratère : sans manifestation extérieure visible, un puissant dégazage s'y produit. Par souffles et bouffées successifs, le gaz sous pression s'échappe des entrailles du volcan en un vacarme impressionnant.
Les explosions se succèdent avec régularité. Après une heure d'observation, la lèvre gauche du cône ne semble guère exposée aux retombées des explosions. Nous nous en approchons..
Seul l'étroit vallon nous sépare désormais du cône volcanique. Autour de nous, ce n'est plus qu'un désert gris de blocs anguleux de toutes tailles. Atteindre le bord du cratère et assister au départ d'une explosion, plus qu'un but, cela devient une obsession. Au moment où nous nous apprêtons à donner l'assaut, une explosion projette des bombes à l'endroit même où nous désirions nous poster...! Avertissement qui me fait aussitôt revenir à la raison, le danger est bien trop grand. Henry et Alain semblent se moquer de l'activité du volcan. Ils escaladent l'extrémité gauche des lèvres du cratère... Pendant plus d'une demi heure, le volcan semble indulgent avec ces intrus qui ont osé violer son territoire. Il délivre plusieurs explosions sans qu'aucune pierre ni cendre ne soit projetée dans leur direction. Sagement resté à l'écart, je filme ces effroyables éruptions volcaniques avec en prime, une ridicule échelle humaine...! Henry m'appelle soudain. Il veut que je lui amène la précieuse caméra, formidable outil permettant de réaliser le document d'exception qui prouvera notre aventure. Coincé entre une prudence légitime et la brûlante envie d'en découvrir plus sur la formidable activité de ce volcan, cette requête m'aide à trancher : je n'ai maintenant plus le choix, je dois aller au feu...
Non sans appréhension, je me mets à escalader la pente instable du cône dont les blocs, en équilibre précaire, se dérobent sans cesse sous mes pieds. Le cratère commence soudain à gronder. Par pulsions brèves, du gaz sous pression s'échappe bruyamment des bouches. Au-dessus de ma tête, Henry semble tout excité du spectacle qu'il observe mais, lorsqu'enfin j'arrive à ses côtés, essoufflé, tout est redevenu calme. Le cratère de 500 m de diamètre est cerné d'imposantes murailles tigrées, parfaitement verticales, ouvertes en fer à cheval vers le sud ouest. De son fond plat et clair, aucune fumée ne s'élève, c'est le grand calme. Deux faibles dépressions d'une trentaine de mètres de diamètre chacune, encombrées de gros blocs de vieille lave, cachent de nombreux évents s’enfonçant dans le sol. De ces petites gueules béantes s'échappe parfois du gaz sous pression en un formidable rugissement comparable au bruit que font les réacteurs d'un avion au décollage. Mais aucun bloc n'est éjecté. Les minutes passent dans un calme surprenant. Je m'acclimate petit à petit à ce décor infernal, la peur s'estompe. Finalement, çà n'a pas l'air aussi dangereux qu'il n'y paraissait tout à l'heure. Brusquement, dans un fracas indescriptible, une explosion déchire le silence. Elle a pour origine cette fois, la bouche la plus proche de nous, située pratiquement à notre verticale. Tout le plancher du cratère semble voler en éclats, comme si une grosse charge souterraine de TNT venait d'y exploser. En une fraction de seconde, un panache de cendre, de pierres et de gaz mêlés remplit le cratère et s'élève rapidement en tourbillonnant au dessus de nos têtes. Dans le même instant, des blocs sont expédiés à une vitesse prodigieuse, de l'ordre de 150 m/s, dans toutes les directions. Instinctivement, j'ai fait plusieurs bonds de côté, mais je n'ai même pas le temps de réaliser que des dizaines de pierres sont retombées tout autour de moi dans un rayon de 30 m ! Tout juste en ai-je vu quelques unes s'écraser aux pieds d'Henry, tranquillement allongé en train de filmer, apparemment nullement troublé par ce qui est en train de se passer... Une autre personne, sagement restée à l'écart, nous avouera plus tard ne pas avoir compris qu'aucun bloc ne nous ait heurtés...

 


Tandis que le nuage éruptif, lentement, se dilue dans l'atmosphère, le cratère replonge dans un silence de mort. Nous attendons la prochaine éruption. Au fur et à mesure que s'égrènent les minutes, la tension nerveuse augmente : d'où partira la prochaine explosion ? dans combien de temps ? dans quelle direction ? j'ai l'impression que ma vie ne tient plus qu'à un fil. Au bout d'un quart d'heure, je craque, fuyant ce cratère vraiment trop dangereux. Je rejoins à toutes jambes un endroit plus sécurisant, c'est vraiment suicidaire de jouer à ce point avec le feu...
Quelques minutes plus tard cependant, une bouche, qui ne s'est pas manifestée depuis plus d'une heure, entre violemment en éruption : la formidable explosion arrose de pierres l'intégralité des lèvres du cratère... Heureusement, mes compagnons m’avaient suivi !

Extraits de "Aventures au coeur des volcans" : Bromo ; Galunggung ; Kawah Ijen ; Kilimandjaro ; Krakatau ; Lengaï ; Mayon ; Merapi ; Pinatubo ; Semeru ; Taal