PINATUBO  
(Philippines) (1997)


Juin 1991, le Pinatubo, un volcan des Philippines ne figurant même pas au catalogue des volcans actifs du globe, explose après plus de 600 années de quiétude absolue. La surprise est totale, mais la montagne a heureusement donné des signes annonciateurs de son réveil, si bien qu’on a évacué la population. Quelle initiative salutaire de la part du gouvernement philippin : le volcan crache des panaches de cendre à plus de 40 km d’altitude, des nuées ardentes engloutissent toutes les pentes de la montagne dans un rayon de 10 km, des fleuves de boue nivellent la campagne et comblent le lit des rivières jusqu’à 50 km de leur source, détruisant tout sur leur passage. Le bilan n’est « que » de 900 victimes...
Trois ans plus tard, nous nous rendons sur place. A Manille, la capitale, nous rencontrons le directeur de l’institut philippin de volcanologie. Il prévient Jimmy, responsable de l’observatoire du Pinatubo où nous sommes accueillis le soir même. Depuis l’énorme éruption du volcan, une grande base militaire américaine, la Clark Air Base, a été évacuée et désertée car en grande partie détruite par le Pinatubo. Le nouvel observatoire y est donc installer. A l’intérieur du bâtiment, les murs sont couverts des photographies de la fameuse éruption : immenses panaches de cendre, constructions à demi englouties par des torrents de boue, maisons écrasées sous des tonnes de graviers... Les aiguilles des sismographes n’arrêtent pas de trembler, imprimant sur les tambours de papier blanc la respiration du volcan. Voilà maintenant plus de deux années que le fauve tente de se rendormir. Jimmy nous explique que l’activité du dôme de lave visqueuse qui a progressivement engorgé le nouveau cratère ouvert par les explosions, s’est pratiquement interrompue. Par contre, la chaleur des épais dépôts pyroclastiques qui recouvrent toutes les hauteurs de la montagne est encore telle que les eaux de pluie qui s’y infiltrent sont en partie vaporisées. Des explosions parfois très importantes, se déclenchent alors brusquement, sans prévenir.
Le lendemain, nous traversons la base aérienne. Le Pinatubo en marque apparemment la frontière ouest, mais je n’y reconnais pas la silhouette d’un volcan. C’est en fait un massif désordonné, hérissé de nombreux reliefs, et il est donc très difficile d’en distinguer le vrai sommet et de situer le cratère actuel. A l’intérieur de la base, de nombreux bâtiments sont endommagés : toitures effondrées, murs défoncés, structures métalliques tordues, et partout les cendres et les graviers expulsés par les explosions et recouvrant encore tout à plusieurs dizaines de kilomètres des centres éruptifs... Sous le poids de cette roche pulvérisée, tout s’est effondré. Nous sortons de l’enceinte de la base et approchons du lit de la rivière Sacobia. Il est encombré sur toute sa largeur par un immense fleuve d’écume blanche figée. Ce sont des dépôts rocheux consolidés et cimentés, abandonnés par les coulées de boue descendues du volcan. Plus en aval, le lit de la rivière n’a pas réussi à contenir le fleuve boueux qui s’est étalé et a envahi les maisons et l’église d’un petit village. Plus loin, un imposant pont métallique enjambe la Sacobia sur près de 300 m. Il n’est pratiquement plus d’aucune utilité car le nouveau lit de la rivière arrive à la hauteur du tablier du pont.

 
  


Le même spectacle de désolation nous attend à Porac, une localité située plus au sud du volcan, à 25 km du sommet. La boue, désormais durcie comme le béton, a rehaussé par endroit le sol de plusieurs mètres. En contrebas, certaines maisons intactes ont été déblayées des épaisseurs de cendre qui les avaient investies. La nouvelle route passe maintenant au niveau de leur toit... Partout on s’occupe à endiguer la rivière avec des sacs de sable. Il faut absolument canaliser ses colères que la mousson d’été engendrera cette année encore. Ici, une échoppe ne se distingue plus que par le toit de tôle émergeant du linceul de boue. Plus loin, on approche d’une église au niveau du clocher... Sur le versant Ouest de la montagne, là où les dépôts de produits volcaniques ont été les plus volumineux, la rivière Marella a charrié tant de matériaux que son lit, désormais comblé et d’une blancheur immaculée, se déploie sur 2 km de largeur jusqu’à son embouchure dans la mer de Chine. Ses dépôts sont si épais qu’ils ont bloqué le cours d’un de ses affluents, créant un vaste lac de barrage ! En de nombreux endroits, on peut nager au milieu des cimes d’arbres émergeant des eaux bleues...
Mais nous voulons approcher au plus près du sommet du volcan. Pour cela, il faut remonter un affluent de la Sacobia. En plusieurs endroits, les habitants ont barré le lit de la rivière en y élevant des murs de pierres et de sacs de sable. Ils espèrent ainsi contenir les matériaux meubles de l’éruption arrachés aux flancs de la montagne à chaque pluie importante. Mais déjà les barrages sont comblés et ne peuvent plus remplir leur rôle. Soudain nous  atteignons une petite palmeraie dont les arbres effeuillés et à demi écorcés sont en partie carbonisés. Tous légèrement penchés vers l’aval, ils émergent du sol nivelé tels les clous d’une planche de fakir. Ici, à plus de 10 km du sommet, ces cocotiers ont été touchés et brûlés par des nuées ardentes vomies par la gueule du volcan. Il a fallu une force exceptionnelle aux gaz pour que ces nuages brûlants, plus lourds que l’air, parcourent de telles distances. Nous passons une dernière digue qui barre la vallée désormais très resserrée et soudain, un spectacle hallucinant s’offre à nos yeux étonnés. Les nuées ardentes qui ont dévalé du sommet de la montagne, ont déposé ici leurs ponces et leurs laves réduites en poudre sur des épaisseurs considérables, comblant toutes les gorges encaissées de la Sacobia et de ses affluents. Mais depuis trois ans, les eaux de pluie ont recreusé cette masse compactée de dépôts blancs en y tressant un réseau serré de canyons aux parois verticales. Depuis notre promontoire, nous dominons ce paysage étrange, tout droit sorti d’un roman de Jules Verne. Nous descendons explorer ce décor d’un autre monde. 


Les dépôts sont ici bien homogènes. C’est ce qui les différencient des dépôts abandonnés par les coulées de boue dans lesquels se sont mélangés des blocs de toutes tailles, des galets arrachés au lit de la rivière, des troncs d’arbres, des végétaux et des débris toutes sortes. Le pouvoir érosif des eaux de ruissellement m’impressionne car nous marchons dans de larges couloirs encadrés de murs verticaux atteignant plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Dans chaque tranchée s’est sculpté le lit parfois asséché d’un filet d’eau venant en grossir un autre plus important qui, de fil en aiguille, alimente le cours principal de la Sacobia. La rivière s’est ainsi taillé un véritable canyon. Parmi ce dédale de gorges, nous avons choisi un couloir que nous voulons remonter jusqu’à sa source. De chaque côté, d’autres tranchées viennent s’y emboîter. L’une d’elle est si étroite que je me faufile à peine entre ses murs resserrés sur lesquels mon sac à dos accroche. Une fine traînée de ciel bleu apparaît à plusieurs dizaines de mètres au dessus de ma tête ! Et soudain, tandis que je m’enfonce plus en avant dans ce trou à rat, la peur m’envahit : si une pluie s’abat sur le sommet de la montagne - et le ciel est bien nuageux - je peux mourir noyé dans ce labyrinthe de fourmis où l’eau doit s’écouler avec une force considérable... Finalement, nous parvenons sur le dessus du dépôt. Ici, quand il pleut, les eaux de ruissellement creusent de petites rigoles qui progressivement se réunissent et s’enfoncent très rapidement dans la gorge que nous avons remontée. Le haut des versants de la vallée, épargnés par les nuées ardentes, sont toujours couverts d’une végétation dense dont le vert profond contraste avec la blancheur et la nudité des dépôts destructeurs. Paradoxe saisissant, car à quelques décimètres du passage de la nuée, rien n’a changé... Nous nous approchons du rebord abrupt du dépôt quand soudain, le sol parait s’effondrer sous nos pas. Nous dominons un superbe et profond canyon encadré de falaises verticales. Au sommet malheureusement inaccessible du Pinatubo, le spectacle doit être hallucinant...

Extraits de "Aventures au coeur des volcans" : Bromo ; Galunggung ; Kawah Ijen ; Kilimandjaro ; Krakatau ; Lengaï ; Mayon ; Merapi ; Pinatubo ; Semeru ; Taal

Les volcans et le monde du volcanisme : S'informer sur les volcans : "Aventures au coeur des volcans" par Patrick Barois

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