MERAPI  
(Java Indonésie) (1997)


Certains volcans sont redoutés par les populations vivant à leurs pieds car leur histoire est jalonnée d’éruptions parfois catastrophiques et meurtrières. Dans ce domaine, le Merapi est tristement célèbre. Il dresse un imposant cône à près de 3 000 m d’altitude au-dessus de la plaine fertile de Yogjakarta et fait régner la terreur sur cette contrée de Java, en Indonésie. C’est en effet l’un des rares volcans de la planète a être en activité quasi constante. Depuis des lustres, un effrayant dôme de lave pâteuse et noir engorge son cratère et pousse sans relâche tel un énorme champignon. Par une brèche impressionnante, le dôme bascule dans le vide et s’écroule régulièrement en spectaculaires avalanches incandescentes générant parfois de redoutables nuées ardentes qui dévalent la montagne et détruisent tout sur leur passage. Les milliers d’habitants qui vivent ainsi au pied de la montagne savent qu’une véritable épée de Damoclès est accrochée au-dessus de leur tête. C’est le prix à payer pour pouvoir profiter de la grande fertilité des sols nourris par les cendres du volcan. Depuis 1992, un nouveau cycle d’activité a démarré au Merapi. Dès lors, une expédition vaut la peine d’y être menée.
A Kaliurang, dernier village construit sur le flanc Sud du volcan, j’entre en contact avec le directeur de l’observatoire. Le volcan s’est calmé depuis sa forte activité des mois passés. « Pas de lave rouge... » m’avoue-t-il... Je suis sceptique. Dans la matinée, nous partons découvrir un belvédère au bout du village. Et l’espoir renaît. La montagne resplendit, immense, frappée de plein fouet par un soleil radieux.

Le dôme de lave, sombre, énorme, occupe presque tout le sommet du Merapi en partie noyé sous un gros panache de gaz. Le belvédère est aménagé près du canyon qui a canalisé une nuée ardente crachée par le volcan en 1994. Ces nuages de gaz à haute température qui maintiennent en suspension de la lave pulvérisée et charrient des blocs de toutes tailles, sont de loin le phénomène volcanique le plus dévastateur. Rien ne résiste à une nuée ardente. Au milieu de la végétation qui a progressivement repris possession des lieux, des arbres calcinés dressent leur tronc noirci et ébranché vers le ciel. Dans le lit de la rivière, une fourmilière humaine construit un barrage en béton destiné à contenir les coulées boueuses qui, à la saison des pluies, se forment avec les quantités parfois énormes de cendre accumulées sur les flancs du volcan. Au dessus du village, je découvre un petit parc d’attraction abandonné. Ici, des enfants jouaient lorsque la nuée tragique de 1994 a dévalé la montagne, et plusieurs victimes sont tombées sous le feu du volcan. L’endroit est maintenant lugubre, balançoires et toboggans sont attaqués par la végétation. Soudain, juste sous le dôme de lave, un panache de suie se développe et court rapidement dans la pente. Cette traînée de poussière rectiligne ne laisse planer aucun doute sur ce qui vient de se passer : c’est bien le dôme de lave qui s’écroule et, vue la distance où nous nous trouvons, l’avalanche dévale les flancs sur au moins 2 000 m ! Dans l’heure qui suit, plusieurs autres éboulements se déclenchent. C’est bien d’ici qu’il faut observer, la nuit venue, l’activité du volcan. Le spectacle sera forcément au rendez-vous.
Nous organisons donc nos journées en conséquence. En cette fin de saison des pluies, de toutes façons, le volcan se cache chaque après-midi et l’orage gronde, accompagné de pluies diluviennes. Avec le soir, le ciel se dégage pour la nuit et la matinée. C’est réglé comme du papier à musique, depuis des millénaires... Kaliurang est en plus un séduisant village, loin de la fournaise et de la pollution de Yogjakarta, et il fait bon y séjourner. D’ailleurs, les indonésiens ne s’y sont pas trompés. Son climat et sa température agréables l’ont transformé en un lieu de villégiature. Son altitude autorise le développement de multiples espèces de fleurs et les jardins arrosés et verdoyants abritent de superbes maisons, chefs d’oeuvres architecturaux de tous les types de constructions rencontrées dans chaque région de l’immense Indonésie. C’est décidé, nous restons ici tant que l’activité du volcan nous aura pas rassasiés.
De retour à notre hôtel, nous tentons de dormir l’après-midi en prévision de notre nuit blanche. Mais il est difficile pour l’organisme de briser un rythme de sommeil établi. Debout à 3 h du matin... Dans le quart d’heure qui suit, nous sommes au belvédère, appareils photo en batterie, prêts à surprendre le volcan. Mais la déception guette elle aussi. Seules trois avalanches incandescentes d’intensité variable ont déchiré les ténèbres de la nuit. Rien à voir avec les pronostics établis dans la journée. Et du coup, je réalise... Actuellement, la croissance du dôme n’est plus assez rapide et la lave fraîche a largement le temps de se refroidir avant d’être entraînée par un éboulement. Ainsi, la  plupart des avalanches provoquées par la poussée interne du magma arrivant près de la surface, se fait avec du vieux matériel, donc invisible la nuit.
Nous déjeunons dans l’auberge de jeunesse du village. Et nous découvrons avec surprise que son gérant est aussi un « lava tour operator ». Il nous explique que la nuit dernière, les personnes qu’il a accompagnées sont revenues enchantées du spectacle auquel elles avaient assisté : grondements du volcan, avalanches incandescentes, le livre d’or de l’auberge confirme... Et d’expliquer notre incrédulité justifiée. Le patron renchérit : le belvédère où nous avons passé la fin de nuit est situé à plus de 6 km du sommet du Merapi ; trop loin. Lui, emmène les touristes dans la zone interdite à moins de 2 km du dôme actif. Nous sommes sceptiques. Mais, quand nous interrogeons un Américain qui a participé à la randonnée, il faut avouer que ses propos enthousiastes mettent l’eau à la bouche. Nous nous laissons donc à nouveau tenter.
A 3 h du matin, nous partons avec notre guide. Il a emmené une radio qui lui permet d’être en contact permanent avec l’observatoire de Kaliurang. Si les instruments scientifiques enregistrent une brusque saute d’humeur du volcan, nous pourrons être prévenus et sortir ainsi rapidement de la zones à risque. Nous traversons le village endormi et pénétrons dans la forêt. Après une grosse heure de marche, nous avons atteint le poste d’observation.
Le Merapi ne tarde pas à se manifester. Un gros point d’incandescence grossit au centre du dôme et une traînée irrégulière de sang se met à couler dans un bruit sourd de blocs dévalant la pente. Le gérant avait raison, le spectacle est plus impressionnant d’ici. Une deuxième source de lave existe plus haut sur le dôme, c’est la plus active. Les avalanches qu’elle génère sont plus rapides et les blocs rougeoyants s’écroulent sur presque toute la pente du volcan. Parfois, dans sa course, la traînée de feu s’interrompt et reparaît plus bas. Ces « extinctions » traduisent les bonds énormes qui perturbent la folle trajectoire des blocs. Lorsqu’ils retombent enfin, ils éclatent au sol et leur coeur incandescent soudain mis à nu imprime à nouveau sur les ténèbres de la nuit une longue balafre de feu. Déjà le guide nous presse de repartir. Il veut respecter les consignes de son maître qui interdit de rester plus de 2 h dans la zone interdite. Pas question pour nous de quitter notre poste avant le lever du soleil. Résignation de l’Indonésien. Nous avons eu raison de nous obstiner, car cette nouvelle nuit d’observation est la meilleure des trois que nous avons consacrées à épier le volcan.
Avant de regagner le village, le guide nous fait descendre dans la gorge qu’a empruntée la  nuée ardente de 1994. C’est un spectacle de désolation. La végétation, les cocotiers, tous les arbres ont été carbonisés. Le lit de la rivière est désormais encombré de blocs rocheux parfois énormes arrachés aux flancs du volcan et entraînés par le flot des gaz brûlants. La puissance de destruction d’une nuée dépasse mon imagination. De retour à l’auberge, le guide ayant fait son rapport, nous devons subir les réprimandes du maître pour avoir transgressé les règles qu’il a fixées. Mais nous nous en foutons... Venir de si loin pour observer un volcan actif passe parfois par de tels excès !


Extraits de "Aventures au coeur des volcans" : Bromo ; Galunggung ; Kawah Ijen ; Kilimandjaro ; Krakatau ; Lengaï ; Mayon ; Merapi ; Pinatubo ; Semeru ; Taal
Les volcans et le monde du volcanisme : S'informer sur les volcans : "Aventures au coeur des volcans" par Patrick Barois

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