OL DOIYNIO LENGAÏ  
(Tanzanie) (1990)


L’Ol Doinyo Lengaï, situé dans le Nord de la Tanzanie, non loin des fameuses réserves animalières du Serengeti, est un volcan hors du commun. C’est en effet le seul de la planète à émettre des carbonatites, laves riches en carbonates de sodium, fer et calcium, alors que tous les autres volcans du globe crachent des laves essentiellement siliceuses. Cette composition chimique particulière se traduit par l'émission d'une lave noire et très fluide lorsqu'elle est en fusion, devenant blanche comme neige en refroidissant. Pour nous aider dans notre entreprise, nous contactons Mike Peterson, un Américain organisant des safaris pour les touristes du monde entier venus admirer la faune africaine. Il nous explique le programme des quatre jours nécessaires à notre expédition. Il nous faudra une journée à travers la savane pour atteindre le pied du volcan et y installer notre bivouac.

Dans le milieu de la nuit, nous entamons l’ascension des pentes démesurées de la montagne. Cinq heures d’efforts soutenus avant que le soleil n’éclaire peu à peu la campagne brûlée, couronnant le pied du volcan. Un dernier mur immense de roches blanches se dresse maintenant face à nous et protège l’accès au sommet du volcan. Ici, la végétation a pratiquement disparu et les pluies ont consolidé les couches de cendre grise comme de grandes dalles de ciment. Mais parfois, le simple poids du corps suffit à casser net ces plaques qui glissent alors sur la pente en s'émiettant. Il faut alors planter le bout de la chaussure dans la cendre consolidée et s'accrocher ainsi au terrain...! Quelques pas encore et j'arrive dans une zone très fracturée. Le soufre a jauni toutes ces plaies béantes qui déchirent les bords du cratère, l’enfer n’est plus très loin.


Du sommet, un décor surnaturel s'est ouvert à mes yeux ébahis. Le fond blanc du cratère n'est qu'à une quarantaine de mètres sous mes pieds, il a environ 300 m de diamètre. Des hornitos géants dressent leurs tours de pierre vers les nuages frôlant la cime du volcan. Là-bas s’élève un véritable minaret de 25 m de haut. Plus loin, un groupe de trois autres tours, au sommet tronqué et soufré, semble monter la garde. L'un d'eux est creusé d'une large gueule noire. Au centre, un troisième donjon de lave, plus petit, attire mon attention : il a la couleur de l'ébène et de son pied, de grandes traînées de lave noire, donc fraîches, très ramifiées, se sont étalées sur le plancher gris du cratère. De faibles souffles d'explosion parviennent jusqu'à mes oreilles. Le Lengaï est donc bel et bien en activité, un événement inespéré, une chance exceptionnelle et rarissime car en cette année 1991, très peu d’informations filtrent sur l’activité de ce volcan du bout du monde...

Son cratère était mort depuis la forte éruption de 1966 qui avait laissé un gouffre énorme trouant le sommet de la montagne. En 1983, la lave est réapparue pour la première fois dans le cratère et depuis, elle le remplit peu à peu.
Je pars rejoindre mes compagnons déjà au fond, ridicules échelles humaines à coté des hornitos géants. Bientôt je foule le sol d’un autre monde où très peu d'hommes avant moi se sont aventurés. Le plancher du cratère n’est qu’un empilement d’innombrables petites coulées d'un blanc étonnant. Le hornito en éruption est en fait un ensemble de clochetons de lave formant une masse irrégulière de roche de quelques mètres de hauteur. Les dessins qui ont finement sculpté la pierre rappellent ceux formés par la cire figée le long d'une bougie, preuve de l’extrême fluidité de ces laves. Au milieu du mur actif, deux orifices sombres laissent entrevoir la gorge du volcan en fièvre. Des crachats fréquents projettent horizontalement de la bave argentée qui se disloquent en postillons de plomb sous l'impulsion des gaz et retombent à quelques mètres de là, déjà solidifiés. Simultanément, une petite coulée de mélasse en fusion divague sur les laves plus anciennes. Soudain, une véritable cascade au débit soutenu dégorge une lave grise. Du gaz s'en échappe sous la forme d'une myriade de petites bulles qui crépitent et donnent à la lave un aspect moussant. La cascade a presque un mètre de large et alimente en contrebas de nombreuses coulées qui se déploient en éventail. J'observe là, en miniature et en accéléré, ce qui se passe lors des grandes éruptions effusives sur des volcans plus classiques à lave rouge : c'est fantastique...
La lave est noire comme de l'huile de vidange. Elle file à vive allure dans de petits canaux et, lorsque le débit augmente, ceux-ci débordent, rehaussant leurs berges qui finissent parfois par se rejoindre pour former un minuscule tunnel... La lave liquide s’engouffre alors dans ces boyaux solidifiés pour reparaître à l’air libre quelques dizaines de mètres plus loin. Très fluide aussitôt sortie du sol, la coulée dessine des plis, des cordes ou des tripes, mais rapidement coagule, s’épaissit et prend la texture du ciment frais grumeleux et plus visqueux. Sa course est alors freinée et elle progresse de plus en plus lentement, comme les chenilles d'un bulldozer. Puis, trop refroidie, la coulée s'arrête, à bout de souffle. Moins de cinq minutes après s'être figée, elle prend déjà la teinte brune du chocolat au lait. Quelques heures plus tard, elle aura totalement blanchie.


Le hornito saigne en abondance. Soudain le débit augmente dangereusement au niveau de la cascade. La pression est telle que la lave jaillit violemment, formant un épais rouleau au niveau de la résurgence. Une véritable marée noire nivelle la base de l’édifice. Je ne sais plus où donner de la tête. Je coure, je photographie, j’admire hébété cette nature en fièvre, ne prêtant plus attention à ces flaques de lave qui, soudain, s’étalent sans prévenir et pourraient m’engluer les pieds. Bientôt j’assiste à la naissance d'un petit hornito.
La lave a commencé par mousser d'un petit orifice, tel celui qu’on aurait pu percer d’un seul coup de pioche sur le plancher du cratère. Puis, le liquide jusqu'alors argenté, devient d'un noir d'encre et jaillit du sol en petits jets saccadés. Il alimente une coulée si liquide et si chaude que des bouillonnements crèvent sa surface qui ondule sous les saccades de la source. Mais petit à petit, l’activité change. Les gaz projetèrent maintenant ce pétrole sous forme de longs filaments très fluides qui s’élèvent en tournoyant à hauteur d’homme et retombent autour de la bouche. Ainsi se construit progressivement une taupinière de lambeaux de lave soudés à chaud les uns aux autres. Les explosions se succèdent à un rythme effréné. Attiré sans retenue par l'extraordinaire phénomène, je m'approche toujours plus près pour regarder dans la gorge même du hornito...
L'activité explosive se calme doucement. La lave a repris sa couleur argentée et se met à mousser à l'intérieur de la marmite. La force des gaz parvient encore à soulever quelques épaisses giclées d'écume, puis un dynamisme effusif se remet en place. Cette fois, lorsque la pression augmente, la lave gonfle en grésillant dans cette sorte de cloche à fromage et déborde exactement comme le fait du lait bouilli qui se sauve d'une casserole. Chaque débordement en rehausse les bords et génère une petite coulée qui s'échappe rapidement sur le plancher du cratère. Puis, dans un ultime gonflement, la lave se fige, colmatant le petit cratère. Le hornito s’est ainsi transformé en une sorte de cloche minérale.

Quelques mètres plus haut, sur le grand centre actif, la cascade continue à dégorger sa lave grise. Son débit soutenu mais fluctuant, alimente plusieurs canaux qui amènent la mélasse en fusion loin sur le plancher du cratère. Mais soudain, la source se déplace de quelques mètres en contrebas. Désormais, la lave jaillit directement du canal avec une force exceptionnelle. Telle de l'eau sous pression qui s'échappe d'une lance à incendie, la lave est projetée horizontalement par saccades jusqu'à 5 m de distance. Une flaque de carbonatite s'accumule rapidement au pied du hornito que j'ai vu naître. Elle clapote et ondule sous la violence du jet de lave qui l'alimente. Ainsi, la petite cloche commence à disparaître sous une gangue minérale et il est fort à parier que les visiteurs suivants ne verront plus aucune trace de ce que fut cette activité exceptionnelle...

Extraits de "Aventures au coeur des volcans" : Bromo ; Galunggung ; Kawah Ijen ; Kilimandjaro ; Krakatau ; Lengaï ; Mayon ; Merapi ; Pinatubo ; Semeru ; Taal


Les volcans et le monde du volcanisme : S'informer sur les volcans : "Aventures au coeur des volcans" par Patrick Barois

[ Plan du site ] [ Index des volcans du site ] Accueil ]