GALUNGGUNG  
(Java Indonésie) (1988)


Les volcans sèment parfois la mort et la désolation et d'autres, au contraire, permettent aux hommes d'en vivre. C’est là un des paradoxes de la nature. Le Galunggung, construit dans la partie occidentale de Java, joue tour à tour sur les deux registres.
Le volcan semblait bien calme depuis des décennies quand, en 1982, il délivra une formidable éruption, la plus importante du siècle en Indonésie. La crise éruptive pulvérisa en quelques jours le vaste dôme de lave niché au fond d’un cratère ouvert en fer à cheval sur la plaine. Dans les mois suivant, l'activité volcanique prit un rythme de croisière ponctué de violents paroxysmes explosifs qui projetaient de monstrueux panaches de cendre à plusieurs milliers de mètres d'altitude. La poussière retombait ensuite en pluies opaques, saupoudrant toute la campagne environnante, la plongeant, en plein jour, dans l'obscurité la plus totale. Le linceul minéral brûla les cultures, enfouit les rizières, recouvrit les habitations dont les toits s'effondraient. Pendant des mois, les sinistrés luttèrent contre ce volcan qui tentait de les faire fuir. Cette poudre de roche accumulée sur les flancs de la montagne en fièvre se transforma, à la faveur des eaux de pluie, en terrifiantes coulées de boue qui empruntèrent le lit des rivières, détruisant tout sur leur passage. L'éruption était devenue catastrophe nationale.
Pour visiter le volcan, nous quittons la ville de Garut où nous avons passés la nuit et, deux heures plus tard, nous tombons sur une étendue plane, brune et stérile, encombrée de blocs rocheux de toutes tailles et s'étalant jusqu'à la limite de l'horizon brumeux. Nous avons atteint l'une des rivières descendue du volcan dont le lit est comblé par une énorme coulée de boue. Sur cette gravière, la vie grouille telle une fourmilière en pleine activité. Des centaines d'hommes piochent la terre, la pellettent et la tamisent au travers de grillages soutenus par de simples bâtons.

La cendre volcanique ainsi récoltée, débarrassée de toute pierre, est ensuite transportée à dos d'homme dans des paniers en balancier. Elle vient grossir des tas impressionnants vers où convergent en trottinant d'autres porteurs. Là, une poignée d’individus remplit la benne d'un camion, exceptionnellement, un bulldozer les aide. On se croirait revenu au plus fort moment de la ruée vers l'or, dans l'ouest américain. Ce précieux gravât sera vendu aux paysans pour fertiliser leurs champs. La cendre volcanique est en effet un excellent engrais naturel dont les Indonésiens savent tirer partie : il permet des récoltes exceptionnelles et de la nourriture en abondance pour tout le pays.
Nous poursuivons notre route vers la montagne. La piste enjambe parfois de longues digues en maçonnerie destinées à canaliser les coulées boueuses descendues du Galunggung. Dans les parages du volcan, le brouillard et la bruine ont fait disparaître le paysage. Nous grimpons, espérant trouver le soleil en altitude.
Sur le dos du volcan, la végétation, d'abord luxuriante, se raréfie car des couches de cendre de plus en plus présentes et épaisses noircissent le paysage. De puissantes ravines de plusieurs mètres de profondeur les ont entaillées.
Bientôt une pluie battante nous trempe jusqu'aux os et sape notre moral. Le volcan s’est juré de nous faire renoncer. Mais notre obstination va payer. Au-dessus de ma tête, une ligne de crêtes émerge de la grisaille. Le vaste cône volcanique du Galunggung sort timidement de l'ombre, il est à ma portée.

Au sommet s'ouvre un gigantesque cratère de près d'un kilomètre de diamètre au fond duquel dort un superbe lac. Depuis la fin de l’éruption, il grossit ainsi, mois après mois, dans cette vaste marmite, sorte de pluviomètre de géant qui collecte toutes les pluies tombant sur la montagne. Avec le soleil qui parvient timidement à percer la coucheuse nuageuse, le lac resplendit d'un beau vert bouteille luminescent. Progressivement, les parois de l'énorme cratère ouvert en fer à cheval et formant l'ossature principale de la montagne se dévoilent. Seuls leurs arêtes sommitales, culminant à plus de 2800 m d'altitude, accrochent encore les nuages. Ces parois encombrées de végétation sont de gigantesques murailles verticales d'où tombent plusieurs cascades très étroites. En de nombreux endroits, l'éruption de 1982 a déposé de petites couches de cendre qui restent accrochées aux parois, mouchetant de gris leur grand manteau de verdure.
Avec ce temps plus clément, nous désirons descendre sur les berges du lac. Une fine trace, bien raide, y conduit. Le fond du gouffre est occupé pour moitié par le lac qui dessine un large croissant, l'autre moitié est encombrée de blocs effondrés de la taille d’une maison. Au centre du lac émergent deux minuscules îlots repérant le sommet d’un petit cône de scories, né lors de la phase finale de l'éruption.



Au fond du cratère, le monde circulaire qui nous entoure est oppressant. Accrochés aux parois plongeant dans le lac, quelques fumerolles s'élèvent dans l'atmosphère et teintent le sol de dépôts blancs. Là-bas, un très épais dépôt de cendre a été sculpté en magnifiques cheminées de fée de quelques mètres de hauteur. A leur sommet, un petit bloc rocheux les a protégées d'une érosion trop rapide, mais cette petite forêt de clochetons cendreux s'effrite lentement au fil des mois.
En quittant le monde étrange des entrailles du volcan, nous croisons des Indonésiens qui ont ensemencé le lac. Régulièrement, ils viennent y taquiner le poisson ! Décidément, les hommes tentent vraiment de tirer un profit maximum du volcan, peut-être pour oublier ses colères meurtrières.


Extraits de "Aventures au coeur des volcans" : Bromo ; Galunggung ; Kawah Ijen ; Kilimandjaro ; Krakatau ; Lengaï ; Mayon ; Merapi ; Pinatubo ; Semeru ; Taal

Les volcans et le monde du volcanisme : S'informer sur les volcans : "Aventures au coeur des volcans" par Patrick Barois

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